Je crois qu’on oublie quelque chose d’essentiel quand on parle de télétravail, et ce n’est pas seulement la productivité ou la présence au bureau, c’est l’humain, pas l’employé réduit à une case dans un tableau Excel, pas la ressource qu’on mesure ou qu’on surveille, mais l’humain réel, celui qui vit une vie autour de lui, avec ses responsabilités, sa famille, ses envies, sa fatigue, son mental, et tout ce qu’on feint de ne pas voir entre neuf heures et dix-sept heures.
Et pourtant, en 2026, malgré toutes les discussions sur la flexibilité, sur l’équilibre et sur la performance, on continue encore à lui dicter comment il doit organiser sa vie pour “bien travailler”, comme si lui ne savait pas ce qui est bon pour lui, comme si son ressenti avait besoin d’une validation hiérarchique pour exister, comme si son intuition et sa connaissance de son propre rythme n’étaient pas suffisantes pour décider de ce qui lui permet de donner le meilleur de lui-même.
Il y a quelque chose de profondément hypocrite dans tout ça, et on le sent tous, même si personne n’ose le dire à voix haute. Parce qu’au fond, on sait très bien qu’on est capable de faire preuve de flexibilité quand l’entreprise en a besoin, qu’on peut travailler tard le soir, répondre à un message alors qu’on devrait être déconnecté, rester connecté depuis un endroit improbable simplement parce qu’un projet exige une présence prolongée, et tout cela passe parfaitement, sans question, sans jugement, avec cette reconnaissance implicite : “Merci pour ton implication, pour ton engagement, pour ton dévouement.”
Mais le moment où l’humain décide lui-même qu’il a besoin de travailler autrement, de chez lui ou même d’ailleurs, cela devient soudain un acte presque subversif. Le ton change, les regards changent, la perception change, et il semble que la valeur du télétravail dépende non pas de ce qu’il produit, mais de qui en prend l’initiative, comme si la liberté de choisir quand et comment on travaille était plus dangereuse que n’importe quel dépassement d’horaires ou d’exigences que l’on accepte sans sourciller. C’est ce paradoxe-là, cette contradiction hypocrite entre ce qu’on accepte de manière passive et ce qu’on refuse quand cela vient de la personne concernée, qui devient de plus en plus difficile à supporter.
Le télétravail n’est pas un cadeau, ni un privilège, ni un programme à appliquer uniformément, il est avant tout personnel, intime, profondément lié à la manière dont chacun vit sa vie, gère sa fatigue, équilibre sa famille, son mental et son travail. Il y a des personnes qui n’en veulent pas, qui trouvent leur énergie et leur stabilité dans la présence physique au bureau et dans les interactions quotidiennes avec leurs collègues. Il y en a d’autres qui en ont besoin ponctuellement pour souffler, pour se concentrer, pour se réorganiser, pour retrouver un rythme qui leur correspond. Il y a ceux qui en ont besoin régulièrement, sans quoi ils se perdent dans les trajets, le bruit ou un agenda qui les étouffe. Et il n’y a rien à redire à cela, rien de plus naturel et évident que de respecter cette diversité de besoins, car aucun règlement, aucune politique d’entreprise, aucun manuel de management ne peut refléter toutes ces nuances humaines, toutes ces courbes personnelles qui font qu’une personne fonctionne bien un jour et moins un autre, qu’un moment est propice au bureau et qu’un autre exige un isolement nécessaire pour être productif et équilibré.
C’est particulièrement frappant quand on regarde nos bureaux, et cet open space qu’on nous a vendu comme un lieu d’énergie, de rencontres et de créativité. Car si certains s’y épanouissent réellement, se nourrissant du contact, des conversations, des rires, d’autres n’y font que passer, calculant le bruit et la lumière comme on gère un calendrier de survie. Et puis il y a ceux qui s’y perdent, étouffés par l’ampleur des voix et des mouvements, aspirant à un coin de solitude, un moment pour respirer, réfléchir, travailler sans que rien ni personne ne vienne les déranger. À force de s’imposer aux autres dans un espace sans frontières, la bienveillance s’use et la sociabilité décline, le bruit devient une agression et le collègue, autrefois allié, devient une source d’irritation sourde. Sans ce recul nécessaire, on finit par s’user les uns les autres, transformant le partage en un mécanisme de défense permanent. Dans ces instants-là, le télétravail n’est plus un luxe, il devient une porte invisible, un souffle de liberté qui permet de protéger son rapport aux autres et de se retrouver soi-même, pour mieux revenir ensuite avec une attention neuve et un vrai plaisir de l’échange.
Et puis il y a ce point qu’on ne peut plus ignorer : l’écologie. Pendant le Covid, on a bien vu ce que pouvait changer un arrêt brutal des déplacements, des voitures dans les bouchons, des trajets inutiles, et pourtant on continue de tourner autour du sujet comme si ça ne comptait pas. On nous demande chaque jour de faire attention, de réduire notre consommation, de recycler, d’éteindre une ampoule ici, de prendre les transports en commun là, mais le télétravail, qui réduit immédiatement les déplacements, qui diminue la consommation d’énergie des bureaux, qui limite le gaspillage de ressources et le stress des trajets, reste largement ignoré, sous-évalué, voire perçu comme un “privilège” plutôt que comme un outil écologique de base. Et le pire, c’est que ce n’est pas compliqué, ce n’est pas coûteux, ça ne demande pas d’investissement massif, juste de la confiance et du bon sens. Mais ça, apparemment, c’est plus difficile à accepter que de remplir des rapports de présence ou de programmer des activités de cohésion.
Ce que je veux, ce n’est pas imposer le télétravail à tout le monde, ni le transformer en règle, ni l’interdire, je veux juste qu’on reconnaisse que chaque individu connaît ses limites, son rythme, ses besoins, et que la vraie maturité professionnelle ne se mesure pas à la distance entre sa chaise et un bureau, mais à sa capacité à gérer son énergie, à se préserver, à rester disponible et efficace tout en vivant sa vie. J’aimerais que dire : “Je travaille de chez moi aujourd’hui, on prendra le café ensemble demain.” ne provoque plus de surprise, ne demande plus de justification, ne se transforme plus en discussion de contrôle, mais devienne simplement un fait normal, une manière saine et naturelle d’organiser sa journée, sans culpabilité, sans pression, avec confiance.
Parce que ce qu’on appelle “équilibre vie pro / vie perso” n’est jamais une ligne droite ni une règle universelle, c’est une courbe mouvante et fragile, qui dépend de la fatigue, de la santé, de l’humeur, de la famille, du sommeil, de la météo, de tout ce que la vie met sur notre chemin, et c’est cette courbe-là que chacun sait gérer mieux que n’importe quel règlement ou tableau de suivi. Le télétravail est simplement un outil qui permet de maintenir cette ligne de vie, d’être efficace sans se perdre, de travailler sans sacrifier sa vie, tout en contribuant, en prime, à réduire notre empreinte sur la planète.
Laisser les gens décider comment ils sont le mieux, ce n’est pas risqué, ce n’est pas dangereux, ce n’est pas un pari sur l’avenir, c’est juste humain. Et franchement, si un jour on arrivait à mettre l’humain au centre, à accepter cette diversité, à reconnaître cette autonomie, tout en reconnaissant l’impact positif que cela peut avoir sur notre planète, alors oui, on ferait un pas de géant, un pas vrai, un pas qui compte, un pas digne de ce que pourrait être le travail au XXIe siècle.
Au final, peu m’importe que ce soit un sujet à la mode ou non. Tant qu’on n’aura pas remis l’humain au centre de l’équation, il faudra continuer à l’écrire.